ANTOINE SOHIER (1933-1960): NOTICE BIOGRAPHIQUE / Par Honoré Vinck

Repris de: Annales Aequatoria 18(1997)9-13

Voir aussi: notre édition de la correspondance Sohier - Hulstaert

Hulstaert et Sohier

Cinquante-quatre lettres de Gustaaf Hulstaert (plus 9 manquantes) à Antoine Sohier qui y a répondu avec trente-neuf (plus 12 manquantes) constituent une riche illustration de la pensée coloniale de ces deux protagonistes de premier plan. Ils ont systématiquement réfléchi sur les principes, les bases et les méthodes de la colonisation. Ils ont tous les deux étés fondateurs de revues de "Sciences Coloniales": Sohier en tant que juriste (1) et Hulstaert en tant qu' "ethnologue-linguiste" (2). Leur correspondance accompagne et suscite toute une série d'articles qu'ils publient chacun dans sa revue ou dans celle de l'autre. Ils se rencontrent sur le terrain de la lutte pour l'amélioration du sort des colonisés et de la dénonciation des abus de la colonisation, mais ils s'écartent et s'opposent même, quant à l'orientation à donner à la colonisation. Sohier, lui, veut que les Noirs congolais deviennent, à droits égaux, des "Belges d'Afrique". Ainsi écrit-il: "Nous devons inlassablement répéter au Noir qu'il est Belge" (3). Cette position l'amène à favoriser le colonat. Hulstaert, quant à lui, veut que le Congo se développe vers un pays et une société autochtone, sans présence blanche significative. La correspondance s'arrête lorsque survient l'indépendance du Congo, laquelle laisse Mr Sohier perplexe et profondément traumatisé. Hulstaert, moins impressionné par les évènements, mais d'autant plus désillusionné, continue encore pendant 30 ans, en privé, ses recherches linguistiques. L'échange de lettres était occasionné par des raisons pratiques: présentation d'article ou demande de recension, consultation en matière juridique ou demande d'intervention, commentaires réciproques d'une de leurs publications, ou simplement un échange de vœux à l'occasion du Nouvel An. Ils se sont rencontrés régulièrement pendant les congés de Hulstaert à partir de 1938.

Notice biographique d'Antoine Sohier

Antoine Sohier a séjourne au Congo Belge de 1910 à 1934. Toujours engagé dans la magistrature, il termine sa carrière coloniale comme Procureur Général du Katanga. Lorsqu'il retourne en Belgique, il recommence une nouvelle carrière en qualité de Procureur-du Roi et finit en 1960 comme Premier Président de la Cour de Cassation. Par trois fois, il rentre au Congo: en 1939 en mission spéciale pour le gouvernement belge; en 1950, pour des raisons familiales et en mission pour le gouvernement belge; en 1960 pour assister au Congrès scientifique du CBK. Sa présence au Conseil Colonial (Bruxelles) à partir de 1951 est de première importance pour l'histoire de la législation coloniale belge. Il préside de multiples commissions. Durant toute sa carrière, quatre-vingt-dix pour-cent de ses publications sera consacré aux problèmes juridiques coloniaux. Mr Sohier utilisait les idées et parfois les textes de Hulstaert non seulement pour sa propre réflexion, mais aussi pour étoffer ses arguments au cours des discussions dans l'une ou l'autre Commission, ou pour ses cours à l'Université Coloniale.
- A. Sohier, "Un début de carrière judiciaire", Journal des Tribunaux d'Outre-mer 9(1958)145-146
- J.M Jadot, Bulletin des Séances de l'Académie Royale des Sciences d'Outre-Mer (ARSOM) 1964,169-178
- Jean Sohier, Antoine Sohier. Bibliographie, Bulletin des Séances de l'ARSOM, 1965, p.165-184
- E. Lamy, Bibliographie Biographie Belge d'Outre-Mer, ARSOM, Bruxelles Vol. VIII, col. 392-406
- Jean Sohier, A propos de Monseigneur de Hemptinne et les Salésiens, Bulletin des Séances de l'ARSOM, 1981, p.125-137

La correspondance

La correspondance débute à l'occasion de l'envoi par Hulstaert d'une note sur "L'indemnité en matière d'adultère", proposée pour publication dans le Bulletin de Juridictions Indigènes et du Droit Coutumier (4). Les premières lettres se rythment aux publications de Hulstaert dans ce Bulletin. En fait, il y plaçait quelques chapitres de son Mariage des Nkundo (1938) en préparation. Publications et discussions sont également jalonnées par un certain nombre de circulaires ou de décrets de portée juridique:

1935 -La Circulaire de Vandencapelle (Tshuapa) sur le divorce (29-4-1935)
1936 -Le décret sur la protection des filles non-pubères (9-7-1936)
1938 -Le décret-sur les juridictions indigènes (17-3-1938)
1948 -Le décret sur la protection du mariage monogamique (5-7-1948)
1950 -Le décret sur la polygamie (4-4-1950)
1952 -Le décret sur l'immatriculation (17-5-1952)
1958 -Le décret sur l'organisation judiciaire (8-5-1958 et 16-9-1959)

A partir de 1952, jusqu'à la fin de leur correspondance, la question des terres indigènes hantera leurs écrits. Hulstaert se fait le défenseur de quelques indigènes, illégalement et injustement dépossédés de leurs terres ancestrales. Il demandera conseil à Sohier qui interviendra par deux fois (1955 et 1957) auprès du Ministre des Colonies. A partir de 1948, la parution d'ouvrages importants traitant des questions judiciaires coloniales, suscitera des lettres de Hulstaert pour en quémander à Sohier la recension pour Aequatoria. Le problème de l'évolution du droit coutumier, sous l'influence de la modernité coloniale, était une préoccupation constante pour les deux correspondants. Ils étaient tous deux d'avis qu'il aurait été souhaitable d'intégrer des concepts chrétiens dans cette évolution. Occasionnellement, tout un éventail de sujets est discuté: l'effort de guerre, la dénatalité mongo, les abus de l'administration, la relation entre le droit et l'ethnologie, les corvées, le déplacement des villages, Aequatoria, la question flamande.

A force d'avoir vu travailler et peiner Mr Sohier et ses collègues à forger une législation accompagnant l'évolution de la société coloniale congolaise, on est parfois pris d'une véritable compassion lorsqu'on constate que ladite législation a été si peu efficace et que l'édifice, en grande partie, s'est écroulé en un seul jour (5). "L'immatriculation", par exemple, mot magique de la politique officielle, mot à résonance scabreuse pour les indigènes, trente années d'études, trois années de travail en commission, en huit ans quelques centaines d'immatriculés, et le 30 juin 1960, tout est rayé d'un seul trait.

Correspondances parallèles

Les Archives, Aequatoria conservent un certain nombre de correspondances avec des juristes sur les mêmes problèmes. Parmi les plus importantes nous citons:

(1) Une volumineuse correspondance, à la fois prolixe et très différenciée, avec E. Possoz, (Microfiche CH 57-58).
(2) Un fragment de la correspondance avec Mr Devaux (1889-1993). Il était Procureur Général à Elisabethville de 1940 à 1946. Leur discussion est centrée sur le problème de l'immatriculation. Publiée dans: Honoré Vinck, Législation, Colonisation, Civilisation, dans Annales Aequatoria 19(1988)305-328 (Microfiches CH 24).
(3) Natalis De Cleene, membre du Conseil Colonial, était en relation suivie avec G. Hulstaert. On trouve dans leur correspondance les échos de tous les grands problèmes et abus de la colonisation. (Microfiches CH 167-168).
(4) Avec Philippe De Rode, il discute, en 1956 et 1957, des problèmes fonciers (cas de Wijima) et de quelques autres abus de l'administration (Microfiche CH 96 et 3/35).
(5) En relation avec les problèmes discutés lors des réunions de la Commission pour la Protection des Indigènes (Microfiches 3/21-25), nous disposons d'un certain nombre de lettres échangées avec Mr Dumont, Procureur Général à Léopoldville et Président de la Commission (Microfiches 3/33-34).
(6) Lettres de L. Guébels, Procureur Général à Léopoldville et Président de la Commission, sur des sujets à présenter aux réunions de la Commission pour la Protection des Indigènes en 1953 (Microfiche CH 159).

Notes

(1). Revue Juridique du Congo belge (1924-1960), Bulletin des Juridictions Indigènes et du Droit Coutumier (1933-62) et Le Journal des Tribunaux d'Outre-Mer (1949-1961).
(2). Aequatoria (1937-62).
(3). A. Sohier, Réflexions sur la politique coloniale belge, Bulletin des Séances I.R.C.B. 9(1938)316
(4). La note a été publiée dans le vol. 2(1934)7, p.121-122.
(5). Bien qu'une partie des textes et des instructions judiciaires ait continué à figurer dans les codes congolais et zaïrois, ils resteront souvent aussi éloignés de la réalité qu'avant l'indépendance. Lire à ce propos: F. Reyntjes, L'Etat non constitutionnel. Continuités en Afrique Centrale anciennement Belge, Bulletin des Séances de l'ARSOM 35(1989)81-102, et les discussions y afférentes. Lire aussi le commentaire agressif mais révélateur de Mabika Kalanda, Le Code de la famille à l'épreuve de l'authenticité, Analyses Sociales, Kinshasa, 1990.

Révision du 15 novembre 2001