Edition & Analysis / Edition & Analyse
CORRESPONDANCE A. DEVAUX - G. HULSTAERT
Colonisation, Législation, Civilisation
La correspondance G. Hulstaert-V. Devaux
Editée par Honoré VINCK
Texte revu de: Annales Aequatoria 19(1998)305-328
Notice biographique: Devaux; Hulstaert
1. CONTEXTE
La correspondance Hulstaert-Devaux est le complément de celle entre Hulstaert et Sohier [www.aequatoria.be/archives_project
]. Elle se situe après l'importante publication de Devaux "Essai critique sur la situation juridique
des indigènes du Congo Belge" (1).
Cette correspondance n'est qu'un flash d'un grand débat colonial concernant la place, la valeur et les possibilités
d'évolution du droit coutumier. Devaux y a certes largement et profondément contribué dans
la pratique et par ses écrits. Ces lettres révèlent, plus qu'un essai, les convictions intimes
qui sont à la base des positions théoriques et pratiques des protagonistes.
Comme toujours, Hulstaert élargit le débat à une discussion fondamentale sur la valeur des
civilisations occidentale et africaine. Il trouve dans M. Devaux un interlocuteur bien lucide et engagé.
Ainsi tous les grands thèmes de la "déontologie coloniale" apparaissent-ils à chaque
page: assimilation ou adaptation, plus-value de la civilisation occidentale, influence du christianisme sur la
civilisation (noire ou européenne), colonat, relations Blancs-Noirs. Toutes ces discussions étaient
menées parallèlement avec un certain nombre d'autres personnages coloniaux de l'époque comme
Tempels, Kagame, Rubbens, Sohier, Possoz...[une bio-bibliographie de ces personnages sur www.aequatoria.be "useful
biographies"] et dans les articles qu'Hulstaert publiait dans Aequatoria, Zaïre, Kongo-Overzee, Bulletin
des Juridictions Indigènes, Journal des Tribunaux d'Outre-Mer.
Depuis 1934 (commission Gohr), on commençait à parler de l'immatriculation et du statut des évolués
(2). Hulstaert en était un opposant actif. Pour lui, c'était la division légale de la société
et l'inauguration de l'assimilation qui, finalement, devrait détruire la civilisation africaine pour la
remplacer sans plus par l'occidentale. Mais les choses sont plus nuancées pour son interlocuteur et finalement
aussi pour lui-même. Le décret sur l'immatriculation est sorti le 17-5-1952, mais n'a jamais eu une
réelle influence.
2. LES CORRESPONDANTS
(1) GUSTAAF HULSTAERT (1900-1990)
Voir bio-bibliographie www.aequatoria.be
Hulstaert n'était pas juriste, même pas spécialiste en droit canonique, mais sur proposition
de E. Possoz (3), il avait pris connaissance de quelques publications, le mettant en contact avec les grands principes
du droit romain. Sa correspondance avec Mr Sohier et ses quelques articles sur le droit coutumier, l'obligent également
à s'intéresser de plus près aux principes du droit écrit occidental. La discussion
tournait autour de deux points:
(a) La ressemblance entre le droit romain et le droit coutumier des peuples congolais, prônée par
Possoz.
(b) L'évolution du droit coutumier congolais, guidée par des juristes occidentaux, et l'application
du droit (belge) écrit dans certains cas et à certaines catégories de Noirs. Possoz y tirera
une de ses plus grandes "trouvailles", qu'il appelait par un néologisme: "Paternat",
principe de base du droit indigène et romain (3)
Hulstaert devra reprendre plus tard ses réflexions sur le droit, quand il se met en branle pour défendre
les "indigènes" d'autour de Coquilhatville contre les abus de l'administration en matière
de propriété foncière. Mais sur le terrain du droit coutumier mongo, Hulstaert, avec les années,
était devenu un maître en la matière. Il s'y référait déjà abondamment
dans son Mariage des Nkundo (publié en 1938).
(2) VICTOR DEVAUX (1887-1993). AU CONGO DU 9-3-1912 AU 7-3-1946.
Bio-bibliographie: Bulletin des Séances de l'ARSOM 41(1995)80-92 (E. Lamy).
V. Devaux était, comme son prédécesseur, Antoine Sohier, un pionnier et un vétéran
de la colonisation. Au moment où se déroule la correspondance, il était Substitut du Procureur
Général du Katanga (depuis 1929) et devenait titulaire en avril 1940 (5). Quand il rentre en Belgique
en 1946, il devient membre (représentant la Colonie) et Président (1951) du Conseil d'Etat Belge.
Publiciste actif, il était attaché à la Revue Juridique du Congo Belge et du Bulletin des
Juridictions Indigènes et du Droit Coutumier.
Dans la ligne droite de sa pensée, Devaux fera une critique lucide, mais dévastatrice de "La
philosophie bantou" de Tempels: "Loin de nous faire admirer la philosophie bantoue, le Père Tempels
nous permet par ce qu'il nous apprend d'en mesurer l'infériorité, la quasi-inexistence. Ils ont -
il fallait s'y attendre - la philosophie de leur civilisation disgraciée. S'il en avait été
autrement nous aurions eu à réviser toute l'échelle de nos valeurs (... ). Nous réussirons
en européanisant les Bantous et non en nous Bantouïsant (... ).européaniser veut dire: prendre
chez nous, pour les répandre chez eux, les principes d'efflorescence, le levain qui fait monter la pâte;
sans attendre à uniformiser les résultats" (6).
Devaux avait de l'estime pour le droit coutumier, mais il jugeait qu'un législateur éclairé
doit y intervenir pour en assurer le développement sain et harmonieux. Hulstaert, et jusqu'à un certain
point aussi Sohier, pensait que le droit coutumier devrait évoluer par lui-même et selon sa propre
nature.
3. LES TEXTES
Nous possédons les originaux des lettres de Devaux, et les copies-carbon de Hulstaert. (Archives Aequatoria
CH 66). Quelques-unes restent introuvables. Il n'est pas exclu qu'encore l'une ou l'autre lettre soit cachée
dans nos archives, le verso ayant servi de réemploi, comme le Père Hulstaert, par souci d'économie,
en avait l'habitude. Les deux correspondants écrivaient leurs lettres à la machine, ce qui nous a
épargné les problèmes et les incertitudes liés au déchiffrement d'une écriture
à la main. Il est bien probable que la correspondance s'est arrêtée avec la lettre du 5 avril
1940, car le 11 décembre 1941, Hulstaert demande à Possoz des nouvelles de Devaux et y ajoute: "depuis
longtemps notre correspondance a cessé" (Archives Aequatoria CH 176 bis).
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HULSTAERT |
DEVAUX |
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| 1939 |
[lettre absente; présentation de l'article] |
1. 9 mars |
1 |
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[lettre absente du 29 mars] |
2. 28 avril |
2 |
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[lettre absente du 25 septembre] |
4. 24 août |
2 |
| 1940 |
6. 5 avril |
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2 |
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2 lettres + 3 absentes |
4 lettres |
7 |
4. CONSIDÉRATIONS FINALES
Quand Hulstaert prétend que "leurs vues sont similaires et corroborent à un même but",
il doit être conscient que c'est une captatio benevolentiae, car les opinions de Mr Devaux sont totalement
opposées aux siennes. Quand il compare les civilisations occidentales et africaines; il y voit: "Toute
la distance d'une haute civilisation à la barbarie." (7) Une telle phrase doit avoir fait cabrer Hulstaert.
D'autre part, la pensée de Devaux est beaucoup plus consistante que les raisonnements de Hulstaert. Ce dernier
tombe dans toutes sortes de contradictions dont il essaie de se sauver en en énonçant une autre.
Il était par sa nature un miniaturiste, d'une acribie inégalée, ce qui fait de son Dictionnaire
Lomongo-Français un chef-d'œuvre, mais ce qui l'a empêché de sortir des clichés en matière
philosophique, emprisonné qu'il était en outre, pendant une certaine période (années
40-50), par l'obsession de se présenter comme avant-gardiste, même comme révolutionnaire. La
correspondance en est l'illustration.
NOTES
1. B.J.I. [Bulletin des Juridictions Indigènes] 6(1937-38)193-199; 221-237
2. E. Boelaert, Histoire de l'immatriculation, Aequatoria 14(1951)6-12
3. E. Possoz, voir H. Vinck, Bio-bibliographie et inventaire des Papiers Possoz, Annales Aequatoria 10(1989)298-320
et B.B.O.M., VII.B., 301 et www.aequatoria.be ("useful biographies")
4. E. Possoz, Le droit nègre, Aequatoria 2(1939)53; 3(1940)104-105, et principalement ses Eléments
de droit nègre, Elisabethville, 1942.
5. Dans une lettre à Hulstaert, Possoz dit que Devaux a été pensionné en 1943 (lettre
du 1 mai 1943).
6. V. Devaux, B.J.I. 14(1945-46)229-230
7. B.J.I. 6(1937-38)227
H. VINCK, Bamanya, 15-5-1998 et Lovenjoel 17 juin 2002
[Lettre 1]
Elisabethville, le 9 mars 1939
Cher et Révérend Père,
Je me suis assuré que votre article paraîtrait dans le n. 5 du Bulletin de cette année (1).
C'est toujours avec reconnaissance que le Bulletin des Juridictions Indigènes bénéficiera
de votre collaboration (2).
Je serai heureux de lire votre avis sur la question du statut des indigènes (3). Vos études dans
diverses revues m'ont prouvé l'attention avec laquelle vous avez étudié l'indigène
et l'exactitude de vos observations et de vos jugements.
S'il est exact, comme vous me l'écrivez, que la création de différentes classes juridiques
de congolais entraînera des difficultés, ce sera des difficultés d'ordre juridique qui ne dépasseront
pas les complications du droit international privé. Il en est malheureusement autrement de l'existence entremêlée
de différentes classes sociales dont l'organisation juridique doit tenir compte. C'est l'aspect social et
non son aspect juridique qui donne au problème toute sa gravité et son caractère inquiétant.
Du côté juridique on trouvera toujours des solutions plus ou moins heureuses par leurs conséquences
sociales. Dans la vie sociale, il n'y a qu'un espoir, légitime d'ailleurs, que "le levain fera lever
la pâte". Il est vrai que l'organisation juridique peut y aider ou y faire obstacle.
Le colonat européen hâtera le contact entre les races mais en aucune hypothèse prévisible,
ce contact ne peut être évité. Avec le colonat il y a l'avantage que ce contact prend un caractère
organisé, devient une expérience que, d'après les circonstances on peut hâter ou retarder,
et diriger dans une certaine mesure. Le développement, strictement ségrégé, des races,
chacune chez elle, ne résout pas le problème mais enlève toute possibilité d'intervention
prudente et ordonnée.
Dans ce contact des races je crois, comme je l'ai écrit, que le principe ne peut être que: "à
situation égale droits égaux". L'organisation de l'immatriculation que je propose ne crée
pas au Congo une classe juridique nouvelle mais elle permet de ranger dans une classe déjà existante:
la classe juridique des européens, le noir qui se serait complètement assimilé.
Ce n'est pas la classe juridique qui est nouvelle; ce qui est nouveau, c'est le droit pour certains noirs de faire
partie de cette classe, de n'être régi que par les lois de cette classe, jugé par les tribunaux
de cette classe.
Au point de vue juridique, le législateur est maître de régler la situation, au point de vue
social, c'est-à-dire quant à l'accueil que ces éléments recevront dans la classe européenne;
et à la façon dont ils s'y comportent, tout dépendra de l'éducation intellectuelle,
morale et politique des Européens et à l'efficacité de leur influence. C'est le mystère
de l'avenir de la colonisation
Mais remarquez, Révérend Père, que donnant aux noirs assimilés le droit juridique de
cette classe, on ne crée pas la difficulté du problème, on aide au contraire à le résoudre
par un de ses côtés.
Je ne sais si ces considérations rencontrent les objections auxquelles vous faites allusions mais vous voyez
que je suis désireux de vous convaincre.
Agréer, je vous prie, Cher et Révérend Père, l'expression de mes sentiments les meilleurs
et les plus dévouées.
V. Devaux
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NOTES
1. Bulletin de Juridictions Indigènes, Identité coutumière, 7(1938-39) p.160.
2. Autre publications de G. Hulstaert dans le B.J.I.,: 2(1934)7, 121-122 (indemnités); 5(1937)5, 141-157
(= Congo 1934-1935 sur le divorce); 6(1938)10, 284-288 (=Congo 17(1936)1, 11-26 (divorce); 4(1936)10,229-247 (différentes
formes de mariages); 7(1939) 160 (identité coutumière)19(1941)2, 29-34 (garde d'enfants); 23(1955)3,49-68
(jugements).
3. Il s'agit du statut juridique en général, exprimé par le problème de l'immatriculation,
mais avec plusieurs applications concrètes comme les juridictions indigènes, le mariage (monogamique)
etc.
x x x x x x
[Lettre 2]
Elisabethville, le 28 avril 39
Cher et Révérend Père,
J'ai tardé quelque peu avant de répondre à votre lettre du 29 mars. Vous m'en excuserez; les
points dont vous soulevez la discussion méritent méditation et il faut les ramener à la question
qui nous occupe: l'organisation de l'immatriculation, ou plutôt la réorganisation de l'immatriculation.
Nous n'avons pas en effet à traiter cette question idéalement, mais dans les conditions qui se présentent
à nous en ce moment. Nous sommes dans un fourré de ronce, il s'agit d'en sortir; nous voulons, à
travers des opinions divergentes, des préjugés multiples, malgré des forces d'inertie et des
systèmes fantaisistes atteindre un certain point. Toutes ces forces ennemies conjuguées ne nous laissent
pas le champ libre, il nous faut prendre la ligne de moindre résistance, pour parvenir au but. La solution
que je propose pourrait ne pas être la bonne si l'immatriculation n'était déjà pas organisée
de telle sorte qu'elle entraîne l'impossibilité de réaliser un régime juridique satisfaisant
pour les indigènes.
Une première mise au point est nécessaire. N'y a-t-il pas une certaine contradiction entre la première
partie de votre lettre et la seconde? Si vraiment vous n'aperceviez pas la supériorité de notre civilisation
sur celle des Noirs d'Afrique, vous auriez bien tort d'avoir le dessein de faire de nos congolais des Belges noirs.
Notez que votre idée se dégage très bien, je crois, de l'ensemble de votre lettre, mais je
veux éviter tout malentendu et faire reconnaître sans ambages la supériorité de notre
civilisation; à mon avis elle est certaine, elle resplendit! Et si je comprends bien votre idée,
malgré ce que vous semblez dire dans la première partie de votre lettre, vous êtes d'accord
avec moi.
Vous ne pouvez détacher "le catholicisme et la morale du Christ" de notre civilisation. Que nous
le voulions ou non, notre civilisation en est imprégnée: les nuits de Valpurgis ne seront plus jamais
les nuits de la vieille Germanie (1) avant des siècles de déchristianisation; la plainte du grand
Pan n'est pas consolée (2). On peut être assez pessimiste pour redouter la disparition complète
dans une région quelconque du monde, de la civilisation chrétienne, il faut reconnaître que
nous en sommes encore loin en Europe, malgré toutes les plus légitimes accusations contre le "stupide
XIX siècle".
Si par un coup de baguette magique vous transformiez la mentalité et la morale du Noir au niveau de celles
des habitants de la plus inférieure de nos provinces belges, imaginez la transformation merveilleuse! Un
arbre se juge à ses fruits; nierez-vous que dès ce moment, le nombre des vocations ses multiplieraient
des prêtres indigènes, que les vertus de tout genre se pratiqueraient autrement que maintenant, que
les pèlerins de l'absolu s'y rencontreraient enfin comme chez nous dans les endroits les plus inattendus
prêts à recevoir somme toute l'illumination de St Paul? Comparez maintenant ce que la civilisation
des noirs d'Afrique permet de récolter comme fruits dans son état actuel. N'oubliez pas que quelques
années après la terreur et le culte de la déesse raison, la France se retrouvait chrétienne,
un peu moins qu'avant mais bien plus qu'on aurait imaginé: après une révolte victorieuse des
indigènes que resterait-il de l'œuvre des missions ?
Ainsi donc, tout en reconnaissant avec vous tout ce que notre civilisation, prise globalement, comporte d'infériorité,
de vues, de tares, de dangers, je n'hésite à proclamer sa supériorité incomparable
sur la civilisation actuelle des noirs d'Afrique; et encore plus sur leur civilisation primitive.
Du moment que je reconnais que notre civilisation comporte une série de forces destructives de sa propre
valeur, un nombre malheureusement grand d'éléments de corruption et de déchéance, il
importe évidemment, que ceux qui agissent sur l'indigène, s'efforcent de n'introduire chez eux que
les principes de progrès, la force morale, la mystique qui maintiennent, vaille que vaille, à un
niveau plus ou moins supérieur notre civilisation.
Cela Révérend Père, c'est avant tout votre rôle aux missionnaires; comme de comprendre
qu'il est inutile de perdre ses efforts et de comprendre la compréhension exacte des éléments
essentiels, en luttant contre les modes extérieurs, les particularismes indifférents, les accessoires
dont vous parlez.
C'est aussi la règle qui s'impose d'ailleurs au Gouvernement dans son action propre, vis-à-vis des
autorités civiles indigènes, des tribunaux et des coutumes. Je m'en rapporte à ce sujet à
ce que j'ai écrit. Il n'importe qu'il intervienne sans détruire pour détruire, qu'il pose
seulement aux points critiques des états solides. Un de ces points critiques, c'est l'organisation de la
famille. J'ai cherché le moyen de rendre légale la conception la plus pure de la famille, sans heurter
de front l'esprit juridique issu de notre civilisation et qui n'est pas dès lors, l'expressions de cette
conception la plus haute.
Ce résultat ne peut être obtenu, ce domaine ne peut être réservé et organisé
pour les indigènes, que si l'institution actuelle de l'immatriculation n'est pas complètement réformée.
J'ai expliqué ce qu'elle est aujourd'hui.
Faudrait-il la supprimer purement et simplement? Je ne désespère pas d'en obtenir la réforme;
si vous en proposez la suppression vous heurterez au contraire, tous ceux qui considèrent la civilisation
européenne comme un bloc qu'il faut admettre sans en rien retrancher. De plus la scission entre la masse
indigène et l'élite existe, ce n'est pas la possibilité ni le droit d'être immatriculé
qui la crée. Vous écrivez:
"Je ne vois pas bien pourquoi un noir évolué, mettons un prêtre indigène, ne puisse
être jugé par un tribunal indigène. Nous autres prêtres européens, sommes aussi
justiciables du tribunal de notre pays et de notre peuple. Evidemment, lorsque je dis ceci, je suppose l'évolution
du droit indigène, son adaptation au progrès de la civilisation, sa pénétration progressive
de principe chrétien".
Parfait! mais le droit indigène n'a pas encore évolué, son adaptation au progrès de
la civilisation n'est pas réalisé et le noir évolué et le prêtre indigène
existe déjà. Sur un point essentiel de ce droit coutumier: l'organisation de la famille, je suis
obligé pour empêcher ce droit d'être un obstacle à la progression de ceux qui commencent
à désirer une réalisation plus haute de la famille, de proposer une disposition législative
qui se dressera comme un pilier qui coupe le cours normal de ce droit. Ce prêtre, indigène évolué,
s'est assimilé le meilleur de notre civilisation, il faut que je lui donne un moyen pratique d'échapper
au droit indigène dans son état actuel d'évolution; que je le soustraie, aux mesures de police
rendues nécessaires par cet état inférieur et primitif du droit coutumier. Parce que je le
soumets à notre droit européen, je ne lui impose pas de ne pas représenter dans notre civilisation
un élément d'élite, de ne pas s'y retrouver avec ceux qui en sont le sel! Parce que le code
civil, qui désormais régit un statut personnel, autorise le divorce, il n'est pas obligé de
ne pas prêcher l'indissolubilité du mariage. Dans ce "Commonwealth" futur, dont vous parlez,
il n'aura qu'à s'allier à toutes les forces de redressement de notre civilisation, en même
temps qu'il travaillera à l'évolution de la civilisation indigène vers cette perspective finale
de perfection où peuvent se rencontrer un jour, Noirs et Blancs, soit que l'avenir biologique des races
les maintiennent distinctes, soit qu'elles tendent à un métissage croissant. Sur cet avenir des races
nous pouvons avoir des préférences, des sympathies, mais quant à une prévision fondée,
comment pourrions nous la faire puisque nous ignorons les circonstances de la survenance de ces races tout aussi
bien que de leur évolution et que nous savons seulement suivant une comparaison reprise par l'école
de Lyon, que l'humanité prête à la comparaison de deux cônes imbriqués l'un dans
l'autre, où chaque individu dépend de tout le monde et tout le monde d'un seul couple.
Je crains de n'avoir pas encore répondu à toutes vos objections mais peut être arriverons-nous
à circonscrire plus étroitement la discussion, et c'est avec un grand plaisir que je la continuerai,
croyez-le, Cher et Révérend Père.
Je ne crois pas d'ailleurs que nous soyons loin l'un de l'autre du moment que nous cherchons le moyen pratique
de réaliser une organisation qui réponde aux besoins actuels et qui ait chance de ne pas soulever
des résistances trop difficiles à vaincre.
Agréez, je vous prie d'expression de mes sentiments les plus dévoués,
V. Devaux
[Addition en manuscrit de Devaux:] "Par courrier ordinaire, je vous envoie une petite brochure au sujet de
la répression des coutumes barbares et superstitieuses et de mon [illisible] des indigènes.
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NOTES
1. Les nuits de la vieille Germanie: fêtes de fécondité.
2. La plainte du grand Pan: Pan, le grand dieu païen.
x x x x x x
[Lettre 3]
Bamanya, le 18 juin 1939.
Cher Monsieur Devaux,
Excusez l'énorme retard que je mets à répondre à votre lettre du 28 avril. Je crains
d'ailleurs que ce ne sera pas la dernière fois que je devrai vous traiter de cette façon. Je suis
plus absent de COQ qu'y présent. Je voyage presque tout le temps dans le Vicariat pour faire l'inspection
de l'enseignement.
Votre lettre dissipe plusieurs points obscurs. Je vous remercie de ces nouvelles explications. Je me mettais trop
au point de vue théorique, tandis que vous faites plutôt la diplomatie, la science des possibilités
pratiques. Aussi je me suis convaincu qu'il vaudrait mieux que je n'écrive pas l'article médité
sur l'immatriculation (1). En effet, nous avons, je crois tous deux le même but: l'évolution harmonieuse,
conforme à la nature, des peuples congolais. Tant d'idées, de préjugés, d'intérêts
privés ou communs, luttent contre cette fin; il ne vaut donc rien de nous combattre mutuellement; et même
là où nous ne sommes pas d'accord dans les détails, il vaudra certainement souvent mieux que
nous laissions ces points dans l'ombre, pour défendre les points où nous pouvons unir nos forces.
Entre-temps mon confrère, le P. Boelaert, vient de m'envoyer d'Europe, un articulet sur votre STATUT POUR
MONOGAMES, que nous publierons dans AEQUATORIA,de août prochain (2). Il abonde dans votre sens. Quant à
moi, je me propose. toujours d'étudier la même question en la comparant aux législations ou
jurisprudences des colonies françaises et anglaises. Une comparaison pareille, si je peux arriver à
la mettre au point, ou du moins à donner quelques faits bien nets, peut avoir une plus grande influence
sur les esprits que le simple exposé théorique, si juste soit-il. Nous autres, Belges, n'aimons pas
trop admettre des idées peu communes chez nous, mais presque universellement admises par d'autres nations
colonisatrices, spécialement l'Angleterre, parce que nous sommes fort ignorants de ce qui se passe ailleurs,
hormis la France... J'ai deux numéros de Outre-Mer (3) qui donnent quelques faits et textes; Mr De Ryck
(4), actuellement Commissaire de District à Costermansville (5), me les a empruntés dans ce but.
La question principale qui nous divise est en somme, me semble, celle de la politique de l'ADAPATTION. Je crois
comprendre que vous voulez établir une civilisation occidentale, en employant les matériaux indigènes
là où ils peuvent servir, souvent de préférence aux matériaux d'Europe, et cette
construction doit se faire progressivement. Pour moi, je voudrais prendre le noir tel qu'il est, la civilisation
si rudimentaires soit-elle, sa mentalité, son organisation familiale et sociale; élever celle-ci
par le christianisme qui vivifiera tout ce qu'il peut vivifier et tuera tout ce qui lui est radicalement opposé.
Je ne rêve pas d'une nouvelle civilisation européenne en Afrique, mais d'un christianisation des peuples
africains. Pour moi, je ne suis pas venu au Congo pour CIVILISER, mais uniquement pour CHRISTIANISER. Et si je
civilise malgré moi, car je suis européen de mon siècle, comme les autres, je dois le regretter.
Quant à l'expression de faire des Congolais des BELGES NOIRS, je pense à la Belgique comme à
un état, non comme à un peuple ayant une civilisation propre, car vous conviendrez avec moi que cela
n'est pas. Ce qui fait la nation belge, c'est un sentiment, une conscience, une conviction d'une unité politique,
commerciale (et encore ici!) d'une vie en commun durant des siècles, la vie en famille pourrait-on dire.
En cela les Congolais peuvent s'unir en nous, ils peuvent entrer dans la famille belge (6). Est-ce pour cela il
est besoin qu'ils deviennent Européens? Et s'ils étaient européens, en quoi seraient-ils Belges?
Je fais donc une distinction entre CIVILISATION et CHRISTIANISME. Ne vous-en étonnez point ! Je suis assez
révolutionnaire (7) bien qu'il y en ait qui poussent la conséquence de cette attitude jusqu'à
des extrémités où les situations de faits m'empêchent de les suivre. Pour moi, la civilisation
occidentale -- car chrétienne n'est pas le terme propre qui convient ici -- n'est pas chrétienne.
Mais il existe heureusement pour l'Europe un christianisme très vigoureux. Ce christianisme par l'Eglise
catholique travaille à pénétrer notre civilisation occidentale; le ferment à lever
la pâte de notre civilisation moderne. Nous assistons à un renouveau catholique en France parmi les
intellectuels, en Angleterre, en Belgique et Hollande surtout (action catholique de la jeunesse, etc.) L'Eglise
ne rejette pas la civilisation moderne païenne; elle la prend et tache de la rendre son essence chrétienne.
Elle travaille même avec un état totalitaire comme l'Italie et tache de christianiser un mouvement
qui, comme le fascisme, est à la limite du vrai paganisme romain, de l'idolâtrie de l'état.
De même dans mon opinion, l'Eglise doit avant tout christianiser la société et la civilisation
des peuples congolais. Au Congo donc aussi bien qu'au Japon, nous n'avons le droit d'imposer notre civilisation
comme étant la civilisation chrétienne. Je ne conçois pas l'existence d'une civilisation chrétienne;
il peut y avoir beaucoup de civilisations chrétiennes, comme il peut y avoir beaucoup de peuples chrétiens,
chacun avec ses caractères propres, mais tous étant chrétiens. Toute civilisation chrétienne
doit posséder certains caractères essentiels sans lesquels elle ne serait plus chrétienne.
Mais tout le reste peut varier à l'infini! Il n'y a guère de différence dans ceci entre l'individu
et les peuples. Une civilisation peut encore être plus ou moins chrétienne. Et je pense p.ex. que
la civilisation hindoue a plus de chances en elle de devenir meilleure chrétienne que la civilisation occidentale.
Mais la société occidentale est plus activement travaillé par le christianisme, par ce qu'elle
a dans son sein un nombre bien supérieur d'individus chrétiens, et totalement chrétiens.
Notre civilisation occidentale est supérieure à celle des Nègres! Admettons-le pour le moment.
Est-ce que pour cela elle est meilleur pour les Nègres? Sa supériorité éclate, resplendit.
Entendons-nous. Chaque élément de notre civilisation est supérieure à celle des autres
peuples, du moins au Congo. Admettons-le encore, et c'est une chose certaine, à part, me semble pour quelques
éléments. Mais chaque élément à part, fût-il si supérieur, constitue-t-il
la civilisation? Et l'assemblage de tous ces éléments splendides est-ce la civilisation? Je crois
que non. Un amas de pierres magnifiques, de ciment, de poutrelles, etc. n'est pas encore un palais. Or je vois
précisément dans la civilisation occidentale cet état chaotique, cet assemblage de matériaux
superbes, mais il leur manque l'unité, l'harmonie. Chez les tribus congolais les matériaux comme
leurs huttes, sont d'une valeur inférieure, ils sont peu développés. Mais quelle unité,
quelle harmonie. Et ce que je doute le plus de notre civilisation, c'est précisément la dislocation,
le désordre interne, la dualité comme on dit aussi, cause du malaise sourd que j' observe dans la
société comme dans les individus congolais.
Cher Monsieur Devaux, voici que j'ai défendu mon point de vue. Les fondements se trouvent dans tout sociologue-philosophe
chrétien moderne de l'avant-garde. Je n'ai donné que l'application au Congo. Ce sont encore les principes
de la Propagande (8), mais j'en tire les conclusions extrêmes. Je suis très heureux de pouvoir continuer
nos discussions. Nous n'avons tous deux qu'un même but, et comme vous dites, sommes tout près l'un
de l'autre. Merci beaucoup.
----------
NOTES
1. Cfr note 2 de l'Introduction.
2. E. Boelaert, Aequatoria 2(1939)91-93.
3. Outre-Mer (Revue Générale de Colonisation, Paris). Hulstaert mentionne l'opinion de l'auteur de
l'article (Solus M.) dans sa note: En lisant "Autour de la dot", dans Aequatoria 3(1940)74-78. Dans cette
note (sous le pseudonyme MSC) il renvoie également aux écrits de A. Sohier et V. Devaux dont question
dans cette lettre.
4. Mr De Ryck était une connaissance de vieille date de Hulstaert. Il avait été en fonction
de la territoriale à Bondombe et à Coquilhatville. Il termina sa carrière en tant que Gouverneur
de la Province de l'Équateur. Voir D. Vangroenweghe, Notice biographique de Maurice Martin de Ryck, Annales
Aequatoria 2(1981)21-23 et www.aequatoria.be (useful biographies)
5. Costermansville =-Bukavu.
6. Il s'approche fort de la thèse de Jean et Antoine Sohier, qu'il combat par ailleurs dans sa correspondance
avec eux et à maints autres endroits.
7. Cette expression revient souvent dans ses correspondances des années 40. Hulstaert était sous
l'influence de ses lectures de Jacques Maritain, Christopher Dawson, Henri Bergson, qui critiquaient la société
occidentale en l'incitant à un renouveau spirituel.
8. Congregatio de Propaganda Fidei. L'organe central de l'Eglise Catholique à Rome, responsable de l'organisation
de l'œuvre missionnaire dans le monde. Il y avait plusieurs instructions qui prônaient l'adaptation aux cultures
locales des peuples à évangéliser.
x x x x x x
[Lettre 4]
Elisabethville, le 21 août 1939
Cher et Révérend Père,
Des retards dans votre correspondances sont inévitables. Vous voyagez, moi je suis malheureusement trop
sédentaires à mon goût, mais des afflux de dossiers ou d'affaires irritantes retiennent parfois
mon attention m'empochent de mûrir ma réponse. Or nous agitons des problèmes essentiels où
la moindre déviation d'expression ou d'interprétation risque de nous entraîner à des
distances insoupçonnées du début. Vous comprenez exactement le point de vue où je me
place au sujet de l'immatriculation. L'immatriculation pour moi n'est pas un but.
Je ne crois pas qu'il vaille la peine de travailler à rendre les indigènes immatriculables. Mais
cette institution s'impose pour donner satisfaction à ceux qui considèrent notre civilisation en
un bloc comme le résultat d'une évolution supérieure de l'humanité, et pour ménager
aussi la susceptibilité des indigènes qui se laisseront séduire par ce mirage inconscients
des réalités de la civilisation. Ces derniers seraient poussés à la révolte
contre un régime juridique qui ne leur ouvrirait pas l'accès à l'égalité théorique
dans le droit européen. Par la surveillance de l'immatriculation et lés restrictions qui résultent
des conditions mises à son octroi, on réduit autant que possible ses inconvénients. J'ignore
si la société indigène évoluera suivant sa loi propre dans sa structure et si les indigènes
trouveront un jour dans le statut coutumier, satisfaction à leurs aspirations nouvelles ou bien s'ils nous
rejoindront dans notre statut juridique propre. Les faits en décideront mais rien dans les mesures que je
propose ne tend directement à la seconde solution: elle la permet sans y aider. Si l'évolution morale,
intellectuelle et sociale que subissent les indigènes amènent dans cette voie: le législateur
ne peut que les y recevoir.
Cette solution, je cherche cependant à la retarder ou à l'éviter par l'intervention prudente
que je préconise dans le droit coutumier. En ce moment pour l'organisation du mariage monogamique et de
la propriété foncière individuelle.
Cette intervention légale sur le droit coutumier permettrait aux indigènes évolués
de trouver immédiatement dans leur droit propre les premiers éléments du statut légal
supérieur qui leur est nécessaire.
L'étude du statut des indigènes chrétiens dans les colonies étrangères et particulièrement
dans les Indes Anglaises sera à ce point de vue extrêmement intéressant. Toute proposition
devra cependant chez nous éviter de chercher à ce statut une base confessionnelle à raison
de la résistance que l'application des lois étrangères fondées sur cette base ont rencontrées
en Belgique. Cette tendance juridique serait un obstacle aux réalisations souhaitées.
J'ai essayé de l'éviter en faisant état de la seule volonté des conjoints et de leurs
références à un statut conjugal non à raison de leur conviction mais à raison
de la forme adoptée par eux pour leur mariage... Savoir si j'ai trouvé les biais juridique qui ralliera
l'adhésion des juristes préoccupés du caractère "laïc" de notre droit,
est tout le secret de la réussite.
Vous voyez que je ne cherche pas à réaliser au Congo une civilisation occidentale pour autant qu'on
la conçoive sous l'aspect actuel de notre civilisation européenne. Dans la conception que nous nous
faisons de la civilisation, je ne crois pas qu'il y ait une différence très grande de vous à
moi. Dans quel sens employons nous ce mot? La civilisation est avant tout l'action de civiliser; ensuite l'état
d'une nation civilisée, enfin par néologisme l'avancement de l'humanité dans l'ordre moral
intellectuel, social, économique etc...
C'est le dictionnaire qui me permet de si nettement distinguer les acceptions divines de ce mot. Quelle que soit
l'acception dans laquelle nous nous servons de ce mot, nous reconnaîtront toujours, dans toutes civilisations
l'élément essentiel, la force décisive; le levain de la promesse divine premier d'unité,
premier élément commun à toutes civilisations. Mais dans l'ordre strictement intellectuel,
même dans l'ordre économique, certains principes d'actions, certains germes sont communs et se retrouvent
semblables à eux-mêmes à toute époque de civilisation et sous toute forme de civilisation.
Les civilisations varient comme les visages humains, c'est-à-dire que sous dès aspects divers elles
ont un fond identique.
Abstraction faite des éléments de mort - des forces de stagnation qui y déforment des traits
essentiels - je crois que les civilisations ne diffèrent que par des traits accidentels.
D'accord avec vous pour reconnaître une distinction entre civilisation et christianisme: la même différence
qu'entre homme et chrétien.
En quoi nous différons peut être, c'est que je ne crois pas qu'en dehors des caractères essentiels
de toute civilisation chrétienne, tout le reste puisse varier à l'infini. Même intellectuellement
même économiquement dans toutes civilisations se retrouvent le respect de certaine règles qui
donne à ces civilisation des visages de sœurs.
Le progrès intellectuel a ses loi comme le progrès économique a les siennes, lois qui se vérifient
partout et à toutes les époques parce que les hommes sont partout et à toutes les époques
semblables à eux-mêmes. Et de plus, ne puis-je dire que tout progrès dans un ordre entraîne
progrès dans l'autre? Cette dernière affirmation n'implique rien de plus évidemment que cette
autre: qu'une erreur ne peut être "que par la partie de vérité qu'elle comporte! Mais
me voici en route pour la métaphysique... !
En tout cas il faut éviter dans la marche de la civilisation congolaise "ce désordre interne,
cette dualité, cette cause de malaise sourd" que vous observez et que je dénonce de ma part.
Mais ce mal existe. Il ne reste au législateur qu'à tenir compte du fait et à essayer d'y
palier. Il est dans l'hypothèse et doit faire le mieux. Je reconnais que dans le mieux il y aura toujours
de l'erreur humaine. Je n'espère pas y avoir échappé dans mes projets et c'est pourquoi j'aime
de les discuter.
Dans sa récente étude sur "L'évolution de la condition juridique de la femme indigène
au Congo Belge"(1), M. Sohier, sans discuter ces projets semble faire à l'évolution du droit
coutumier une telle confiance qu'il juge inutile toute intervention autre que la condamnation des coutumes contraires
à l'ordre public.
Je demandais dans ma brochure p.93 (2) que le Gouvernement de la Colonie "prenne le rôle qui revient
dans l'histoire aux grands réformateurs et aux législateurs dont l'œuvre fut constructive, qu'il
édifie en tenant compte de ce qui existe déjà, qu'il maintienne, qu'il fortifie et qu'il redresse
dans le sens de notre civilisation sans partir de la table rase".
Je croyais que ce devoir était actuellement compris, il semble que tout à coup par un étrange
renversement, les jacobins qui voulaient tout renverser hier: réformer les mœurs en changeant les institutions,
attendent tout dès aujourd'hui de l'évolution à peu près spontanée des institutions.
Après Robespierre, Rousseau! somme toute c'est normal. Le balancier entre deux erreurs: la vérité
est dans le juste milieux. Mais hélas Les erreurs se touchent et le balancier, pour passer de l'une à
l'autre n'a pas même à toucher le juste milieux.
[Addition en manuscrit de Devaux:]
"Quel est ce juste milieu ? voilà la question En tous cas je reste persuadé que ce n'est ni
dans le mépris et le bouleversement du droit coutumier, ni dans une évolution spontanée même
heurté par la condamnation des coutumes contraires à l'ordre public, le sont deux extrêmes
aussi nuisibles l'un que l'autre. Je suis donc pour le "middelmatisme". (3)
Au plaisir de Vous lire Mon Cher Père Hulstaert et agréez l'expression de nos sentiments cordialement
dévoués.
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NOTES
1. Institut Colonial International, 24e semaine, Rome, 1939, p.153-2I7
2. Essai critique... publié sous forme de brochure par les Editions de la Revue Juridique du Congo Belge,
1938.
3. Flamand pour médiocrité]
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[Lettre 5]
Elisabethville, 5 janvier 1940
Cher et Révérend Père,
Je suis bien en retard de vous répondre et encore ne trouvez-vous ici que quelques mots écrits en
hâte.
Une série de grosses affaires de vols d'or (1) que j'ai eu a traiter à un moment où j'étais
seul m'a forcé de remettre à plus tard l'examen des questions relatives aux tribunaux indigènes.
J'ai lu avec intérêt l'étude que vous me signaliez en ce qui concerne mon projet: c'est bien
cela ! Mais entre le point de M. Sohier et le mien, malgré tout ce qui nous est commun, je crains qu'il
n'y ait une grande différence. Il y a chez moi comme chez lui beaucoup d'estime pour le droit indigène,
un souci identique de laisser à ce droit une évolution naturelle sans brutalité et sans brusquerie.
Mais je n'estime pas que ce droit soit capable de survivre, s'il n'est pas aidé par un législateur
éclairé, qui sache le compléter sans l'anéantir, l'aider sans l'écraser.
Il y a deux façons de se f... du droit indigène comme vous dites, hélas! avec autant d'énergie
que de vérité! Ne pas s'en soucier en organisant la vie sociale indigène: habiller cette société
d'un costume européen; ne pas s'en soucier en refusant au législateur colonial le rôle dévolu
aux grands législateurs qui ont été des réformateurs. Le droit indigène souffrira
du mépris que suppose le premier système et autant de la trop grande confiance que suppose le second
système.
Je soupçonne les tenants du second système de compter sur la possibilité de travailler sous
cape, de tirer la couverture "du bon côté" et ainsi de pouvoir un beau jour invoquer le
fait acquis. Ce procédé suppose tout autant que l'autre des lumières supérieures et
exige en plus une habileté rare. Bref, le droit indigène n'évoluera heureusement que grâce
à une intervention légale ou arbitraire à condition qu'elle soit l'une ou l'autre habile et
intelligente.
L'intervention du législateur me semble plus sûre. Son rôle est dangereux, d'accord! plus d'un
réformateur a tout cassé: j'ai dénoncé les "jacobins"! mais la passivité
est tout aussi dangereuse... Je crois que ma prochaine étude (2) sera une série de réflexions
sur les illusions au sujet de l'avenir du droit indigène, en tenant compte des réalités quotidiennes.
Je vous quitte, Cher et Révérend Père, en vous présentant mes vœux d'heureuse et sainte
année et en vous priant de croire à mes sentiments d'amitié.
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NOTES
1. Antoine Sohier avait été envoyé par le Gouvernement belge pour enquêter sur l'affaire.
Voir Correspondance Hulstaert-Sohier, Annales Aequatoria 18(1997)62.
2. Probablement s'agit-il de sa "La justice au Congo", Editions de la Société d'Etudes
Juridiques du Katanga, 1944, 35 pages.
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[Lettre 6]
En voyage sur la Tshuapa, 5 avril 1940.
Cher Monsieur Devaux,
Je dois m'excuser beaucoup de vous avoir fait attendre si longtemps la réponse à votre lettre du
début de janvier!! (ouf, quel retard!) Il n'est donc plus nécessaire de nous excuser mutuellement
(ou chacun soi-même) sur ces retards... je crois d'ailleurs que nos idées s'éclaircissent,
nous nous rejoignons davantage. Les points principaux ne diffèrent pas; il me semble que ce qui nous a divisé
est avant tout une question de procédure, pour employer ce terme -- qui n'est peut-être pas exact,
que vous comprenez sans doute bien dans ce contexte.
Dans les circonstances présente, je dois vous concéder qu'il devient de plus en plus difficile pour
le droit indigène, non seulement de se développer harmonieusement, mais même de se maintenir.
Je pense que M. Sohier s'aperçoit doucement de la situation de fait. Lui n'a connu que le Katanga mais il
reçoit maintenant des données d'un peu partout, ce qui me semble, doit le porter au pessimisme à
l'avenir du droit indigène. Il est indéniable, du moins dans des grandes régions de la Colonie,
que notre système politique évolue fortement dans le sens économique, avec comme support une
politique étatiste, centralisatrice à l'européenne. Le droit indigène ne me parait
plus qu'une formalité, un trompe-l'œil; ce qui ne veut pas dire que les dirigeants soient hypocrites. Je
crois au contraire qu'ils sont très honnêtes et très bien intentionnés, mais qu'ils
se trompent sur la réalité.
Cette erreur est commune à notre époque qui manque de franchise, et cela d'une telle manière
qu'on ne s'aperçoit plus de ce défaut. Il est devenu naturel.
Tout cela pour dire que je crois comme vous, que dans les circonstances présentes le droit indigène
est très menacé si l'Européen ne le soutient efficacement. De lui-même, il devient incapable
de réagir, parce que, malgré les beaux décrets, l'organisation judiciaire indigène
souffre de plus en plus de l'emprise de la politique gouvernementale, de la "politique" au sens étroit
du mot. D'autre part, si des réformateurs européens s'en mêlent, je ne parviens pas de chasser
le doute sur les effets; dans la pratique quel compte en tiendra-t-on, du moins dans de régions comme telle
des Mongo et autres populations apparentées, où toute l'organisation a été bouleversée.
Les décrets en la matière qui stipulent expressément que l'organisation indigène n'est
pas touché par l'érection ou la reconnaissance de chefferies, restent en fait lettre morte. Les tribunaux
indigènes ne sont pas ce qu'ils étaient selon la coutume. C'est ce qui me fait douter de l'efficacité
de l'intervention d'un législateur-réformateur. L'influence de l'économique et du politique
est trop forte. Seulement, le législateur aura plus de chance de sauver un peu du droit indigène
et de ralentir la décomposition de la société indigène. Encore faudra-t-il que le réformateur
comprenne le droit indigène. Et quel Européen peut se flatter de posséder une connaissance
et une compréhension suffisantes de ce droit pour pouvoir le guider sagement?
A mon avis, il faudrait tout d'abord qu'on parvienne à fixer les règles de fond du droit indigène
et que ces règles soient approuvées et édictées officiellement par le législateur.
Ces règles de fond -- cette constitution comme je l'appelle -- une fois bien connues et fixées, il
serait aisé d'abolir ce qui dans les circonstances présentes serait incompatible avec une adaptation
et une évolution harmonieuses. Sur ce premier point, on pourrait bâtir. Et les erreurs possibles et
probables ne toucheraient plus aux fondements du droit et de l'organisation indigènes. Ce ne serait plus
la révolution de fond en comble, comme celle qui menace actuellement la société indigène,
ou, plutôt, qui est déjà entrain de tout démolir...
Car pour pouvoir faire oeuvre utile aussi bien pour les indigènes que pour la mère-patrie, rien ne
semble si dangereux que de bouleverser. Démolir est facile, mais rebâtir! Pouvons-nous vraiment nous
hasarder à intervenir dans ce droit que nous ne connaissons pas? Si j'ai tellement peur de l'intervention
européenne, c'est parce que je suis de plus en plus convaincu que nous ne comprenons rien au système
indigène, que nous nous trompons gravement sur sa mentalité, sur son organisation, etc. Tout est
si différent de nos idées modernes. Et je trouve, pour autant que je pense comprendre l'indigène,
nos interventions très dangereuses. En outre, j'estime les conceptions indigènes (du moins ici...
car je n'ose généraliser!) supérieures aux conceptions politiques et familiales européennes,
les idées orthodoxes catholiques n'appartenant pas à l'Europe moderne... J'ajoute que beaucoup de
ce que la généralité des Européens, même catholiques convaincus, estime être
l'essence du christianisme, est étranger à la religion du Christ... Il y a une telle confusion dans
les esprits qu'il n'est même presque plus possible de discuter sérieusement de ces questions, même
avec de esprits élevés, intelligents et catholiques. Je doute donc, en un mot, qu'une intervention
à ce moment ferait plus de tort que de bien.. Ce qui n'empêche qu'une intervention sur un point donné,
qui nous est suffisamment clair, tel celui de la protection de la monogamie comme vous le défendez, ne soit
utile dans le désarroi présent. Et ici je me rallie à votre proposition.
Je suis fort désireux de lire votre étude annoncée sur les illusions au sujet de l'évolution
du droit indigène. Je ne sais s'il est déjà paru. Je suis en voyage depuis la mi-janvier.
Je travaille moi-même à une étude sur la nature de l'autorité chez les Nkundo. C'est
une conséquence de la note de M. Sohier dans le Bulletin (1). Mais le sujet est plus qu'ardu et je ne voudrais
donner qu'une idée claire. Aussi l'étude n'est pas encore prête, et en voyage est-il très
difficile de l'achever; il faut avoir le calme nécessaire pour y travailler; j'aurais besoin de quelques
jours bien à moi, et je ne les trouve pas en route... Je crois que je diviserai l'étude en deux parties:
l'une plutôt les faits, et l'autre la théorie sur la nature de l'autorité (de loin la plus
ardue, évidemment). J'espère que je pourrai envoyer au moins une partie au Bulletin; tandis que l'autre
trouverait place dans Aequatoria. Mais encore rien n'est décidé. L'ours n'est pas encore abattu...
En résumé, je suis heureux que notre abondante correspondance a défini clairement nos points
de vue, qui sont très rapprochés sur l'essentiel. Je vous suis très reconnaissant de ce que
vous avez bien voulu m'éclairer abondamment. Particulièrement je suis heureux de constater notre
union de but, ce qui est l'essentiel. Je suis persuadé que notre correspondance fera un grand bien à
l'avancement de cette question de première importance.
Veuillez m'excuser, Cher Monsieur, de typer si mal.
A bord d'un petit raphia de société (2) ce n'est guère aisé, et je suis continuellement
distrait par les clameurs, les chants, etc. de l'équipage. C'est le désavantage de comprendre la
langue indigène…
A la prochaine occasion que j'aurai le plaisir de vous lire, et veuillez croire, Cher Monsieur Devaux, à
ma sincère amitié.
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NOTES
1. A. Sohier, Note sur la nature de l'autorité du chef de famille en droit coutumier congolais, B.J.I. 1949,
p.88-89. Hultaert n'écrira jamais l'article. Mais dans une lettre il dit qu'il pense que tout le concept
est exprimé par le mot mpifo, D.1370: "autorité, droit, pouvoir". Il y renvoie au mot:
"-fifola = devenir adulte, se perfectionner" (D.718).
2. Les missionnaires profitaient souvent de l'un ou l'autre bateau des Sociétés Commerciales pour
leurs déplacements dans la région. Il m'a été impossible de connaître la signification
de mot "raphia" dans son application à un bateau.